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Vivre à Saint-Aubin de Canapville
Cent neuf noms de familles apparaissent dans les actes mais le « noyau dur » se limite à vingt et une familles citées plus de dix fois et même pour certaines vingt fois. Ce sont les Aubey, Boucher, Brunet, Chartier, Chastellier, Colombe, Cucu, Dubosc, Dumont, Foulon, Giffard, de Henneval, Le Hoult, Henard, Pigis, Surlemont, Théribout... Ces familles sont présentes par leur nombre et par leur permanence : on retrouve les mêmes patronymes pour vingt-quatre d'entre eux sur trois générations de 1670 à 1750 et cinq d'entre elles sont encore recensées vers 1900. Actuellement, en 2005, un seul patronyme subsiste, celui de Foulon.

Autour de 1740, ce qui frappe est l'existence de « grappes familiales » : 13 familles rassemblent chacune plus de trois ou quatre foyers, groupant 40 % de la population et développant des liens de solidarité privilégiés. Beaucoup d'entre elles connaissent en leur sein une grande variété de situations et une grande mobilité professionnelle : des « journaïeurs » sont parents avec des laboureurs, des marchands ou des compagnons papetiers. Des familles illustrent cette dispersion : les Aubey, sont laboureurs, artisans, journaliers, les Dubosc, papetiers, toiliers ou journaliers. Le cas des Le Hoult alliés aux de La Rue, est l'un des plus intéressants : associé à la noblesse, fin du XVIIe siècle, l'un d'eux, Charles, est chirurgien au début du XVIIIe siècle, Philippe est maître-papetier vers 1740, son père ayant été Lieutenant de la Vicomté au Sap, mais François est cordonnier, Elisabeth se marie à un « journaïeur » et Barbe met au monde deux enfants naturels.

Passons aux «qualités» et professions, recensées systématiquement après 1737. Canapville présente la grande originalité d'accueillir trente-cinq foyers liés à l'activité papetière, soit plus du quart de la population estimée. Leur importance mérite un développement particulier. En nombre viennent ensuite les vingt-six foyers de « journaïeurs » assez mobiles, ils vont et viennent des paroisses voisines pour une grande part ; d'autres liés aux « familles régnantes» sont au contraire ancrés à Canapville, participant aux hauts et bas de ces familles. Les familles liées à la toile sont peu nombreuses, cinq et souvent d'ailleurs, alliées ou originaires de Meulles. Leurs membres sont linotiers, frocquiers, toiliers.

A l'inverse, un nombre important de marchands toiliers (cinq) résident à Canapville : ce sont les Pigis (également laboureurs), Dumont, Joselle, Loutreuil, qui profitent peut-être du grand chemin menant de Vimoutiers à Orbec à travers une zone de forte production textile (entre Meulles et Tordouet). Puis vient le groupe solide et stable des laboureurs, propriétaires et exploitants, en nombre limité, illustré par les familles de Henneval, Pigis, Dumont, Théribout et Aubey, soit cinq familles. Leur poids économique n'a pu être apprécié à travers l'exploitation de la taille tarifée. Proche d'eux se trouvaient trois familles de fermiers, louant de grandes exploitations seigneuriales ou intégrées au Domaine royal, comme dans les paroisses voisines de Meulles, Pont-Chardon et les Moutiers-Hubert. Ils n'étaient pas les moins riches.

Le monde des artisans, soit plus de quinze familles, se répartissait entre ceux du bâtiment (maçon, couvreur, menuisier), ceux « de la bouche » (boucher, boulanger, aubergiste) et ceux du vêtement (tailleur, lingère, cordonnier). On peut citer à côté un cirier, tandis que nombre de femmes d'artisans étaient nourrices pour des bébés venant de Paris. C'était un monde assez mobile, beaucoup d'entre eux venaient de Vimoutiers. Les personnes de « qualité », exemptées de taille (les maîtres-papetiers bénéficiaient d'une taille forfaitaire), rassemblaient sept familles dont les seigneurs et patrons de l'église, les Nollent, très biens alliés et auxquels succéderont les Tiger de Rouffigny, puis les Denis du Val (également présents à Meulles ), les des Hayes (présents aux Moutiers-Hubert et à Courson), les Louys, Tillaye (officier à la reraite) et les Hardy, dont une fille Marie-Rose épouse Jean Foulon. Par la suite, ces dernières familles auront un destin obscur, du moins à Canapville.

Les familles papetières

Les actes permettent de recenser 35 foyers liés à l'activité papetière soit environs 120 personnes qui en vivent et représent plus du quart de la la population. Si l'on ajute les ouvrières papetières et les apprentis, près de soixantes personnes travaillent dans les trois moulins papetiers dont les roues à aubes étaient entraînées par la Touques.

Trois familles papetières de maîtres-papetiers animaient cette activité: les Foulon, les Le Hout, et les Cucu, ces derniers liés à l'origine au seigneur d'Avernes. Ces trois falilles sont bien ancrées à Canapville et entretiennent entre elles des liens familiaux étroits, étendus d'ailleurs aux autres familles papetières : celles des compagnons et des ouvriers papetiers. Ainsi les Cucu étaient alliés à quatorze familles locales par des mariages ou des parrainages dont neuf étaient "dans le papier".

Ces relations familiales s'étendaient à l'extérieur, en une endogamie professionnelles dont Canapville était le lieu de convergence. Le sud du Pays d'Auge, le proche Pays d'Ouche et les confins ouest ouest du Lieuvin comprenaient cinq zones papetières: la haute Touques avec cinq moulins en activité en 1740 (Canapville, Avernes et Orville ); l'Orbiquet avec avec trois Moulins (la Cressonnièreet le Mesnil-Guillaume), la Calonne avec trois moulins (Saint-Jean d'Asnière et Bonneville la Louvet) et le Guiel et la Charentonne avec trois moulins (Saint-Laurent du Tencement, Saint Denis d'Augerons et la Trinité de Réville); enfin plus isolé, un moulin sur la Dives (Crocy). Les famille papetières de Canapville entretenaient des liens plus étroits et permanents avec celles de la Calonne (familles Houdart, Dubosq, Chatelieret Giffard) et celles de l'Ouche (familles Gorge , Chevreuil, Tiger). Les registres paroissiaux en témoignent : Canapville semblait bien être la "tête de réseau" des familles.

Une douzaine de compagnons-papetiers assurait la maîtrise d'une fabrication délicate, ainsi qu'une vingtaine d'ouvriers papetiers dont une bonne part devanaient, expérience acquise, compagnons, appartenant souvent aux familles des maîtres-papetiers. Le tiers des personnes employées étaient des femmes, soit au départ de la fabrication, les "délisseuses" chargées de la coupe des chiffes, soit pour le séchage des feuilles dans les combles aérés du moulin, soit encore comme "lisseuse" de ces feuilles avant leur assemblage en rames. Enfin, venaient les apprentis s'engageant souvent pour quatre années. Leur nombre n'a pu être déterminé à travers les actes.

Travaillant dur dans une humidité permanente et très tôt la matin (dès 4 heures actuelles) tous prenaient leur repas sur place, nourris par le maître papetier y compris les jours chômés. L'âge tardif du mariage des femmes, plus de 26 ans en moyenne, devait faciliter ce mode de vie et réduire les contraintes familiales, d'autant plus qu'une partie dormait sur place (comme dans les ateliers chinois actuel!). Dur métier sans doute mais nettement plus rémunérateur que celui des froquiers voisins.Les ouvriers gagnaient plus de 60 livres par an, les ouvrières environ 25 à 30 livres et les compagnons de 130 à 150 livres. Un esprit de corps très fort les soudait, marqué par des fêtes (d'où peut-êtrele dicton concernant la population citée plus haut) mais aussi un esprit de négociation assez poussé à l'égard de leur maître-papetier.

Les maladies les traquaient et la mort les enlevait souvent assez jeune. Selon un rapport du début du 19ème siècle, les papetiers connaissaaient des "fièvres tierces", ne prenant que "de deux jours l'an" au printemps et à l'automne, des cathares en hiver, des varices et des ulcères aux jambes et, bien sûr, des rhumatismes chroniques. Il est précisé qu'ils vivent "dans un air humide et marécageux, restant dans la cuve de 12 à 14 heures par jour. L'affaiblissement de la santé vers 45 ans les avertit de quitter la papeterie et les ouvriers ne passent guère les 60 ans. Cela se vérifie à à Saint-Aubin de Canapville : Philippe Le Hoult, maître-papetier, meurt à 40 ans; Pierre Regnouard, compagon, à 38 ans; Guillaume Pigis à 30 ans et Jacques Brunet à 20 ans. Il valait mieux courir les chemins. Deux voituriers-papetiers, Gabriel Colombe et Gabrie Chartier, sont recensés. Ils avaient la charge de porter les rames de papier à Rouen. Gabriel Colombe meurt à 70 ans : les brouillards de Rouen et les côtes de la Risle ou du Bec le laissaient vaillant.