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Spécialisation dans le papier "au pot"
Les papetiers de Canapville et d'Avernes était spécialisés dans le papier « au pot » pour l'imprimerie et le papier dit de « main brune », servant à la fabrication des cartes à jouer. Les caractéristiques de ces papiers étaient strictement définies par leur nature, leur dimension, leur grammage, leur fabriquant, grâce au filigrane (un pot à fleur, avec les initiales ou le nom de l'ouvrier et la province d'origine du papier) imprimé sur chaque feuille. Les arrêts de 1739 du Contrôleur Général des Finances, sur la papeterie nationale, servent de cadre et l'exécution sur le terrain est réalisée dans les mois qui suivent, au cœur du Pays d'Auge : le 19 novembre 1740, l'inspecteur Jacques Barbot contrôle les moulins à papier de Canapville, contrôle technique et administratif (9).

Fabriqué, il fallait vendre ce papier. Pour cela, une « logistique » devait être mise en place pour accéder aux marchés. Les rames de papier étaient mises en balles ou « chargées » pour être capables de supporter les aléas d'un voyage souvent pluvieux. Ces balles étaient attachées solidement aux flancs d'un cheval, lorsque l'état des chemins était mauvais ou transportées en charrette jusqu'à l'entrepôt de l'acheteur par un voi-turier. A Canapville, Gabriel Colombe et Gabriel Chartier assuraient, par contrat, la garantie de ce transport pour une année. Ces voituriers étaient aussi les commissionnaires du fabriquant, percevant le produit de la vente sous plis cachetés.

Les livraisons se faisaient à Rouen, soit à plus de 90 km, par le grand chemin reliant Vimoutiers à Orbec, puis Brionne et enfin Rouen, traversant l'inquiétante forêt de la Londe. Rouen rassemblait un nombre important de marchands papetiers en gros. Le grossiste est un négociant et un armateur que sa puissance financière pouvait transformer en prêteur pour l'achat de matières premières : la chiffe pouvait valoir près de la moitié du prix de revient. Rouen était l'une des têtes du marché européen du papier entretenant un commerce actif avec Amsterdam, Rotterdam, Londres, mais aussi Hambourg et même Moscou (10). Nous voilà bien loin des rives de la Touques et pourtant les routes empierrées ne seront construites qu'après 1760, mais l'esprit d'entreprise possédait ces quelques familles pape-tières autour de Saint-Aubin de Canapville.

Deux statuts régissaient les moulins à papier. A l'origine, ils étaient intégrés aux fiefs seigneuriaux. Ainsi, le seigneur d'Avernes possédait l'un des trois moulins de Canapville. Il l'affermait à un exploitant-fabriquant comme Pierre Cucu (pour 400 livres en 1760) (11). Au milieu du XVIIIe siècle, les deux maîtres-papetiers, Jean Foulon et Philippe Le Hoult, étaient également propriétaires des moulins les plus importants avec chacun sept piles. A partir de 1740, ces propriétaires-exploitants sont devenus majoritaires, associant à leur moulin, un domaine foncier de plus en plus étendu. Ainsi se dégage une douzaine de familles de maîtres-papetiers propriétaires de leur moulin et centrées géographiquement sur cinq centres : la haute vallée de la Touques (cinq familles), la vallée de l'Orbiquet (deux familles) les vallées du Guiel et de la Charentonne (trois familles), et enfin la vallée de la Calonne (deux familles).

La mise en œuvre de ces moulins supposait une mobilisation élevée de capitaux. Il fallait aménager (ou restaurer) un barrage et un bief sur la rivière ; construire un bâtiment, le moulin, assez vaste ; équiper avec une roue à aubes et son arbre de transmission ; installer six ou sept piles et une cuve de grande capacité pour ne citer que le plus important. Ensuite venaient les frais de fonctionnement : achat de la chiffe, des produits de collage, paiement des gages des ouvriers, frais de transport, frais d'entretien (les crues étaient parfois dévastatrices, qu'on songe aux humeurs de la Calonne et de la Touques). Les études actuelles, à l'exception de celle de Marie-Jeanne Villeroy, sont trop rares pour préciser les montants mais l'équipement d'un moulin peut être estimé à 6000 livres vers 1775, dans le Bocage normand.

Le développement se réalise souvent par croissance externe dirait-on aujourd'hui, c'est-à-dire par le rachat d'unités de production sur différents sites, couplées souvent à des acquisitions foncières. Ce mode est préféré à l'investissement dans de nouveaux procédés de fabrication demeurés manuels jusqu'au début du XIXe siècle. La trésorerie est trop limitée, les effets de commerce sont immédiatement réalisés dans les achats de matière première, ce qui provoque des manques de liquidité. Le jeu des cautions familiales entraîne, lors des dépôts de bilan, une cascade d'accidents financiers.

Aussi, le mouvement de concentration de l'activité papetière conduisant au XIXe siècle à l'indus-tie papetière, très gourmande en capitaux, se réalisera à l'extérieur. L'exemple de la papeterie des Moutiers-Hubert le révèle : le moulin à papier est créé en 1859 à l'initiative d'un industriel de Canapville avec des investissements importants en machine à papier et deux turbines hydrauliques. Après un incendie, la faillite est déclarée en 1878, provoquant la vente à un manufacturier de Rouen en 1880. A nouveau victime d'incendies, l'usine sinistrée en 1928 ne rsera pas reconstruite et les capitaux transférés à Rouen et intégrés dans ce qui deviendra l'usine de la Chapelle Darblay. Ainsi, se termine la saga des activités papetières de la haute vallée de la Touques, pourtant à la pointe du progrès industriel et commercial au milieu du XVIIIe siècle.